C) Analyse de l'oeuvre :

Comme je l'ai dit plus haut, cette oeuvre est une suite de 14 pièces, reprenant ainsi la forme très ancienne de la suite,qui elle, enchaînait plusieurs danses de caractères et de rythmes différents pour être donné en concert par des instruments. L'originalité de Saint-Saens est d'avoir remplacé les danses par la description d'animaux. Autre originalité pour l'époque; l'effectif instrumental: 2 pianos, 2 violons, 1 alto, 1 violoncelle, 1 contrebasse, 1 flûte, 1 clarinette, 1 harmonica (petit instrument à lames métalliques mises en vibration par la pression des doigts, analogue au sanza africain) et 1 xylophone.

Le compositeur propose une instrumentation différente pour chaque pièce, l'effectif total n'étant utilisé que dans le final. On relève également des pièces "charnières", qui marquent la structure de l'oeuvre : ce sont l'Introduction et marche du roi lion, le Final, et la pièce centrale, Aquarium, qui sont d'une durée plus longue que les autres pièces (mis à part le Cygne, avant-dernière pièce).

1) Introduction et marche royale du Lion :

Honneur au Roi lion pour introduire cette grande fantaisie zoologique. L'introduction est très économe en moyens: un trille aux 2 pianos imitant le roulement de tambour comme dans une marche militaire, ou de cymbales comme au cirque, pour annoncer les délicates acrobaties qui vont suivre, auquel se superpose un motif de 3 notes, appuyant le coté mystérieux par ses intervalles augmentés, motif que s'échangent les cordes graves (Vlc, CB) et les cordes aiguës (Vl, Alto) en accélérant. Puis glissandos croisés aux pianos, qui se terminent par un accord très court et ff plaqué par l'orchestre entier (le coup de grosse caisse). Silence pour ne pas perturber les artistes, puis la fanfare entonne la marche royale (accords rythmés aux pianos, sur les notes naturelles du clairon ou de la trompette de cavalerie), qui annonce le thème du roi sur un mode dorien, et présenté à l'unisson aux cordes lui confère une sonorité vaguement orientale (eh oui, le lion ne vit pas en Europe...). Ce thème, après avoir été joué 4 fois, en variant toutefois la finale (antécédent, conséquent) sera interrompu par les rugissements du lion : gammes par 1/2 tons dans le grave du piano (octaves de Liszt). Ces rugissements seront eux-mêmes entrecoupés de sonneries de la fanfare puis seront doublés par la contrebasse et le violoncelle, avant que le piano ne reprenne le thème du lion accompagné cette fois d'un bourdon au 2è piano, le quintette de cordes se chargeant maintenant du rugissement avant de faire entendre un contrepoint toujours sur le thème du lion, la coda se limitant à une superposition du rugissement au 1er piano cette fois, doublé par la contrebasse et d'une sonnerie de clairon au 2è piano. Le compositeur voulait-il matérialiser le déplacement du lion en faisant passer son thème du 2è piano aux cordes puis au 1er piano?

2) Poules et Coqs :

Saint-Saens utilise toujours aussi peu de moyens : le caquètement des poules, sur un intervalle de quinte et de quinte diminuée, aux cordes aiguës (2 Vl et 1 Alto) , le cocorico du coq d'abord au 1er piano, ensuite au 2ème puis à la clarinette (déplacement du coq). Le gloussement des poules est imités par 3 notes longues progressant par 1/2 tons. Remarquez qu'a la fin de la pièce, il ne reste plus qu'une seule poule qui caquette de plus en plus vite; le coq qui la poursuit la rattrape sur l'accord final.

3) Hémiones :

Comme l'indique le compositeur en sous titre, les hémiones (animal sauvage du Tibet ressemblant à la fois au cheval et à l'âne) sont des animaux véloces. Nous sommes maintenant habitués à la pauvreté de la matière utilisée, qui n'enlève rien au charmes de la pièce. Ici, on trouve un simple motif de 4 notes (les 4 pattes de l'animal) qui est repris en marche mélodique d'un bout à l'autre du clavier, les 2 pianos jouant exactement les mêmes notes à l'octave, toujours dans un soucis d'utiliser l'espace sonore (2 animaux se poursuivent). On peut imaginer aussi que les animaux véloces ne sont autre chose que des pianistes faisant leurs exercices de virtuosités, Saint-Saens plaçant lui-même les pianistes au rangs des animaux dans la onzième pièce de cette suite.

4) Tortues :

Pendant que le piano, tel un sablier, égraine imperturbablement le temps durant toute cette pièce, la tortue, imposante (cordes à l'unisson), danse de French Cancan d'Offenbach à son rythme. Contrairement à ce que nous enseigne la fable de La Fontaine, la tortue n'arrive pas à infliger son rythme au sablier qui finit juste avant elle, comme pour lui faire un pied de nez, pendant la longue tenue de la note finale.

5) L'Eléphant :

Un thème, présenté sous forme d'antécédent-conséquent joué à la contrebasse et accompagné pompeusement à la manière d'une valse par le piano nous présente l'éléphant, qui, grâce à la magie de la Danse des Sylphes (petit clin d'oeil à la Damnation de Faust de Berlioz), ces personnages imaginaires flottant dans les airs, se trouve allégé de quelques kilos lorsqu'il reprend son thème : cette fois le piano arpège gracieusement les accords.

6) Kangourous :

Imprévisibles bêtes qui sautillent sur leurs pattes arrières avant de s'arrêter pour observer les alentours : un simple accord de do mineur, piqué avec appogiature de la note aiguë et présenté dans tous ses renversements, en accélérant vers l'aigu et ralentissant lorsque les accords redescendent, puis des accords tenus, dans des tons voisins (sol mineur, lab mineur, Sol Majeur) pour conclure sur un accord dans le ton très éloigné de Mi Majeur. St-Saens spatialise de nouveau le son : les 2 pianos symbolisent 2 Kangourous qui d'abord se déplacent indépendament avant de se rapprocher l'un de l'autre.

7) Aquarium :

Nous arrivons ici au milieu de l'oeuvre. Le milieu aquatique est suggéré à la fois par le motif en notes longues agrémentées de broderies chromatiques jouées par les cordes, et les arpèges en doubles et triples croches dans les aigus des claviers (thème A); puis un motif de huit notes tournant autour du Do, toujours joué dans les aigus par les pianos et transposé chaque fois d'un demi ton vers le bas, accompagné par un bourdon sur une seule note, syncopée, aux cordes (thème B). On imagine aisément une énergie quasi statique due à la densité de l'eau par rapport à celle de l'air. Aquarium adopte une construction classique de forme refrain-couplet; AB AB A'B'.

8) Personnages à longues oreilles :

2 violons qui nous font "hi-han" à tour de rôles, de plus en plus vite comme un jeu où celui qui lâche le premier a perdu ; les personnages sous-entendus sont certainement les critiques qui font monter les enchères sur celui qui écrira la plus grosse ânerie. St-Saens savait que les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures, puisque c'est une pièce très courte.

9)Le Coucou au fond des bois :

St-Saens nous offre ici une nouvelle forme de spatialisation du son : la clarinette joue une tierce Majeure descendante dans les coulisses et donne ainsi au son ce caractère étouffé du chant du coucou au fond des bois. Le piano évoque le promeneur qui s'arrête à chaque fois qu'il est surpris par le chant du coucou (succession d'accords), puis dans un deuxième temps découvre cet univers de la forêt en prenant moins garde à l'oiseau (le 1er piano répète inlassablement un même accord pendant que le 2è joue une série de tierces descendantes au même rythme).

10) Volière :

les cordes créent un tapis sonore (les battements d'ailes) en faisant un trémolo continu sur des accords , l'harmonie et le rythme de la pièce étant marqués par les cordes graves (Vlc et CB). Sur ces battements d'ailes, les oiseaux se donnent à coeur joie dans leur gazouillis, la flûte parcourant tout son registre avant que n'interviennent les 2 pianos dans les aigus, puis les violons et l'alto, toujours en trémolo. Enfin la flûte reprends son thème un peu modifié du début, toujours accompagné du trémolo des cordes auquel on ajoute un trille aux pianos et superposant quelquefois le gazouillis des cordes ou des pianos. Il se dégage donc de cette pièce la forme classique ABA.

11) Pianistes :

Les bêtes des scènes ou de concours, selon les circonstances, que sont les pianistes ne pouvaient être lieux représentées que par leurs exercices quotidiens de gammes entrecoupé chaque fois par l'accord de 7è de dominante modulant 1/2 ton plus haut. Suivent les exercices de tierces parallèles, se terminant rapidement par une cadence parfaite en sol mineur sous la pression grandissante des auditeurs forcés (petit motif à l'unisson aux cordes de plus en plus rapproché)

12) Fossiles :

Allegro ridicolo ; le ton est donné. St-Saens ouvre le bal des fossiles mélodiques en se citant lui-même : il parodie magnifiquement le thème funèbre de son poème symphonique, la Danse Macabre. Le xylophone illustre les os qui s'entrechoquent puis le thème est repris au piano accompagné en imitation par les cordes et d'un merveilleux contrepoint au 2è piano. Après s'être exposé lui-même, St-Saens nous livre "J'ai du bon tabac" sous forme de mini-fugue de 8 mesures avec un contre sujet n'étant autre chose que le sujet renversé et se terminant par une strette, pour bien respecter les règles académiques. Enchaînement immédiat pour un canon sur "Ah vous dirai-je maman" (4 mesures) se poursuivant aussitôt par un quolibet des 2 premières chansons citées plus "Au clair de la lune" sur 4 mesures. Le refrain (thème des Fossiles) permet à l'auditeur de souffler après avoir reçu autant d'informations en si peu de temps. Puis St-Saens caricature l'opéra italien très en vogue à cette époque en France en présentant un air du Barbier de Séville avant de terminer par le thème repris par tout l'orchestre en guise de dernier refrain.

13) Le Cygne :

Dans cette avant-dernière pièce, le compositeur revient à une écriture plus classique et se confronte au genre du nocturne ; une très belle mélodie de forme ABA (très prisée par les romantiques) jouée au violoncelle et accompagnée par les 2 pianos, le premier arpègeant les accords en croches et doubles croches, le second ponctuant discrètement la pulsation par ses accords.

14) Final :

Après une telle démonstration de prouesses artistiques, il fallait bien organiser un rappel que St-Saens nous livre ici sous forme de défilé des animaux introduit par les même roulements de tambours et le petit motif mystérieux que dans l'introduction, puis les glissandos aux pianos annoncent le thème-refrain joué par la flûte et la clarinette, instruments classiques des défilés, doublées à la reprise par le violoncelle. Suivent les hémiones, puis reprise du refrain par tout l'orchestre. St-Saens nous fait entendre encore les poules et les coqs avant de nous servir une coda brillante dans laquelle il nous dit "hi-han".